Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
EUTOPIE : Voyages géographiques, oniriques et poétiques de M. Rigan

PARTI POUR CROATAN

Mission Andorre : Scène 3, Pas de la Casa

Publié le 20 Juillet 2015 par Mako Rigan in Nouvelles de voyages, Mes photos, Andorre, Siffler en travaillant

La première semaine de travail est terminée. J'ai passé de longues heures à regarder les deux Lettons décharger des camions les uns après les autres. Quand ils parlent entre eux, je ne comprends évidemment rien  (c'est du letton ou du russe). Le soleil plombe. J'ai ai pris un bon coup le premier jour. Maintenant je commence à avoir un teint de vrai sudiste. J'ai aussi des traductions à faire. Il faut bien que je sois ici pour quelque chose... Pourtant, bien que je sois interprète allemand-français, la plupart du temps je parle anglais avec un des Lettons, qui traduit pour l'autre dans leur langue maternelle.
Le chef de chantier allemand me propose souvent de venir avec lui au troquet du bout de la rue où on travaille, à L'Hospitalet-près-l'Andorre. C'est là qu'il va manger à midi. Les Lettons restent sur le chantier avec leur casse-croûte. Pour moi aussi c'est pique-nique. Le boss est plein aux as et aime le faire savoir. Il prend un menu et 2 ou 3 panachés par repas. Les deux premières fois il m'a offert un panaché. Je lui ai dit que je voulais payer ma part, mais têtu, il a quand même laissé le prix de ma boisson comme pourboire. Depuis j'évite de faire systématiquement ma pause repas avec lui. Sa générosité me met mal à l'aise. C'est mon chef. Je ne veux pas me sentir redevable de quoi que ce soit. Apparemment il est content d'avoir quelqu'un avec qui parler allemand. Et pour parler, il parle ! Il me raconte sa vie en détails. Comment il a eu un accident sur l'autoroute il y a des années de ça. Un poids lourd arrivé en face qui l'a rendu partiellement handicapé et a coûté la vie à sa femme. Qu'il est à la retraite, mais aime tellement son boulot et faire des affaires qu'il continue à travailler comme un drogué. D'ailleurs il me l'a dit : il y a ceux qui aiment travailler à heures fixes (ceux-là, il semble pas les tenir en haute estime) ; lui il bosse au moins 6 jours et demi par semaine. Je l'écoute d'une oreille. Ça dérouille mon allemand. Je commence à mieux comprendre son monumental accent du sud ponctué d'argot. Dans un autre contexte j'aurais trouvé le bonhomme simplement vulgaire. Mais il va falloir travailler ensemble pendant 2 mois.
Son flot de paroles continu berce mes rêveries. Il commente tout : les nuages, les pylônes électriques, les vaches le long de la route, le look des jeunes qui font du stop, tous les modèles de voitures qui passent dans son champ de vision, les femmes qui traversent. Quand il les trouve à son goût, il klaxonne. Il lui arrive de faire ça pour les vaches aussi. C'est bien la preuve qu'il ne fait pas vraiment de discrimination. Comme on voit des camping-cars partout, il est persuadé que tous les Français ont un camping-car. Je le laisse à ses idées farfelues.
 
Il y a deux chefs de chantier français. J'ai du mal à suivre leurs histoires de hiérarchie. Un est le grand chef et n'est jamais là. L'autre est là plus souvent, mais la plupart du temps enfermé dans son bureau ou en déplacement. Quand le chef allemand parle (en allemand), le chef français fait oui de la tête. Je suis surpris qu'il semble comprendre. Alors j'arrête de traduire pour lui demander s'il a compris. Il me dit qu'il pense que oui, mais en fait il n'a rien compris. Ça m'amuse de voir comment les gens peuvent communiquer.
Au dépôt (là où le matériel est livré) de L 'Hospitalet, il y a un ouvrier qui dort dans son camping-car. Il a la peau hâlée et aime lui aussi raconter sa vie. Ses voyages en Afrique et en Asie, les nombreuses maîtresses qu'il a eues (toujours plus jeunes que lui et étrangères), toutes les fois où il a trompé sa femme, qui est morte aujourd'hui. Paix à son âme. Lui aussi il aime le business. A l'écouter il brasserait des millions. Vrai ou faux ? Ses histoires comme celles du chef me font passer le temps. Il trouve que les Français se plaignent trop, qu'il feraient mieux d'aller voir ailleurs comment c'est. Il ne supporte pas les syndicats et admire les grandes villes d'Asie où on peut sortir manger « toute la nuit avec la serveuse assise sur les genoux ». Je le laisse parler.
 
J'ai commencé à lire deux livres : Wilderness, de Jim Morrison, un recueil de poèmes qu'on a édités au moins 10 ans après sa mort ; L'Art de la méditation, de Matthieu Ricard. J'aime bien certaines images du premier. Heureusement qu'il y a la préface. Sinon je n'aurais jamais compris que tous ces personnages seraient une métaphore des USA. Le 2e me fait du bien. Apprendre à plonger en soi de manière saine, c'est une voie qui me devient familière. Se sentir connecté au monde, ça me parle. Mais je suis seulement au début du livre. L'auteur est un proche du Dalaï-lama. Je sens que je vais apprendre des choses intéressantes.
Quand on quitte l'hôtel de Pas de la Casa le matin, la route est parfois encombrée de vaches. J'adore ce moment. Le chef fait quelques commentaires de derrière son gros bidon et évite les mammifères d'un coup de volant de son Range Rover. On partage le terrain du dépôt avec une piste d'atterrissage pour hélicoptères. C'est EDF qui les envoie. Quand un hélico arrive, on stoppe tout ce qu'on est en train de faire. D'ailleurs, vu ce qu'on prend comme poussière dans les yeux, ça vaut mieux. Avant chaque atterrissage un type portant des lunettes de soleil semble sortir de nulle part, les biceps proéminents. Il avance droit devant lui jusqu'à l'endroit où l'hélico se pose, imperturbable, hermétique à toute forme de politesse. Je pensais qu'il allait demander après Sarah Connor, mais non. Des bonhommes casqués sautent de l'hélicoptère et semblent bouger au ralenti. Tout se fige en leur présence, jusqu'à leur décollage. Ça me rappelle Apocalypse Now. Je n'avais jamais vu d'hélicoptère d'aussi près.
 
Pendant les derniers jours il est tombé de la grêle. Les Lettons se sont abrités dans leur poids lourd. Moi j'ai préféré les toilettes du chantier qui me permettaient de faire des photos en même temps. Il y a pas mal d'auto-stoppeurs avant la frontière du côté français. J'aime bien parler avec eux quand mon chef a fini de manger. C'est comme si c'était un métier que je connais. Mon chef me regarde à chaque fois d'un air bizarre. Il trouve peut-être que ça fait mauvais genre. Mais lui montre ses billets avec ostentation quand il ouvre son portefeuille pour régler l'addition. C'est ma manière de rester moi-même. Le bonhomme a l'air fier d'avoir de l'argent et de fréquenter d'autres gens qui en ont. Un rendez-vous avec une entreprise de location de véhicules a été l'occasion de mener une discussion en 5 langues. Le chef me parlait en allemand, je traduisais en français au chef de l'entreprise de location, il traduisait en catalan pour un vieil homme qui l'accompagnait, le vieil homme s'entêtait à me parler espagnol, bien que je lui aie dit que je ne le parlais pas… Puis mon chef s'est mis à parler en anglais à l'autre entrepreneur quand je ne connaissais pas des mots. Après la discussion, le gros Allemand avait l'air fier d'avoir senti que le vieil homme devait être le beau-père de l'entrepreneur. « Un patron de la vieille école. Ça se voit qu'il a de l'argent. » Ces considérations me semblent étrangères, mais je l'écoute, comme si je faisais une expérience ethnologique.
 
Il a fallu du temps, mais j'ai commencé à me promener à Pas de la Casa. Des boutiques de partout. Ça n'enflamme pas mon imagination. Mais j'aime toujours l'architecture en pierre et cette chaîne de montagnes qui domine le paysage. On trouve pas mal de camelote dans les magasins. Certains produits sont moins chers qu'en France (le tabac, l'alcool, les produits ménagers, shampoings…). Pour d'autres, je sais pas. On voit des montres, des appareils photos, des mobiles, des jambons dans pas mal de vitrines. Beaucoup de parfumeries. Les imitations de grands parfums rendent Andorre célèbre. J'ai voulu en essayer. Mais après en avoir pulvérisé sous mes poignets, sur mes poignets, d'un côté et de l'autre de mes bras, je puais la cocotte et j'étais incapable de me rappeler quel parfum j'avais mis où. J'ai vu des bouteilles d'un litre de pastis de marque à 7,90 euros.
En quittant Andorre pour aller travailler le samedi matin on a croisé un flot ininterrompu de voitures venant de France. On était les seuls à aller en France. Tous les Français allaient en Andorre pour assouvir une frénésie d'achat.
Le seul achat autre que le minimum alimentaire que j'aie fait, c'est un i-phone. Est-ce que ma vie va basculer ? Mon vieux mobile marche de plus en plus mal. J'espère avoir une utilisation raisonnée de ce nouveau gadget comme j'ai tenté d'en avoir une avec l'ancien. De toute façon, si je fais le compte de ce que j'ai comme argent, je peux me permettre aucune folie. Quand j'aurai ma paye, je serai un homme riche comparé à ce que je gagne d'habitude. Je sais déjà ce que je vais faire de cet argent.
 
Je partage une chambre avec les deux Lettons, mais ils sont assez routiniers. Après le travail ils vont faire les courses, prennent une douche et se mettent chacun devant leur ordinateur portable, des écouteurs sur les oreilles. Pendant ce temps je me promène autour de l'hôtel. Il y a des choses qui m'intéressent bien plus que les marchandises de ce gigantesque supermarché d'Andorre : les voyageurs et les animaux.
En fumant ma clope devant l'entrée j'ai rencontré un couple de Norvégiens qui m'a fait l'impression de sortir du Seigneur des Anneaux. Lui était assez petit avec une longue barbe soignée, des moustaches graissées relevées sur les bords - un nain ? Elle très grande et longiligne, de grands yeux bleus, des cheveux roux lui tombant jusqu'à la taille et des allures raffinées - une elfe ?
Le coup de foudre a été réciproque. On a passé toute la nuit à parler de voyages, de langues, d'amour et de sexe. Elle me posait pas mal de questions en s'excusant si c'était indiscret. J'ai sorti un bon mot d'Oscar Wilde qui m'amuse beaucoup : « Les questions ne sont jamais indiscrètes. Les réponses le sont parfois. » La curieuse était Néerlandaise, mais vivait depuis 15 ans en Norvège. Ils ont parlé de leur pays : « … parfait pour les gens parfaits qui ne fument pas, ne boivent pas (le prix des taxes est prohibitif) et ne consomment pas de cannabis (la police serait sur le pied de guerre) ». On est resté ensemble jusqu'à 4h du matin. Je me levais 2h plus tard, mais je savais que j'allais pouvoir dormir dans l'après-midi du samedi. Je les ai invités à Marseille et eux m'ont invité en Norvège. On va certainement se revoir.
J'ai donc passé le samedi après-midi à dormir. Le dimanche, je n'étais pas vaillant non plus. Une partie de mon temps a été consacré à observer les oiseaux. Il y a pas mal de petits oiseaux qui se laissent tomber du haut des toits, volent en rase-motte au-dessus de la route avant de s'élancer vers un autre toit. J'étais incapable de les reconnaître. Aujourd'hui (dimanche) le brouillard s'est levé et il y avait une vraie invasion de moineaux. J'ai vu ce qui m'a semblé être des corbeaux aussi, bruyant et s'accrochant sur la façade des immeubles. Les passants les ignoraient et j'étais la seule personne à les suivre du regard. A l'entrée de la ville, une église trône au milieu des magasins. Je suis allé voir à l'intérieur. A mon retour je suis tombé nez à nez avec un oiseau noble que j'ai déjà vu dans les livres, mais dont je connais pas le nom non plus. Il était posé sur les marches d'un immeuble et m'a laissé l'approcher d'assez prêt pour le photographier.
A mon retour j'ai du préparer l'arrivée des ouvriers lettons avec qui je vais bosser pendant les semaines qui viennent. Mes deux collègues vont partir. L'employée de l'hôtel est toujours aussi adorable. Elle nous fait des chambres entre 8 et 10 euros la nuit. L'Hôtel Crest Pas, dans la Carrer Solana. Je le recommande.
L'oiseau qui m'a fait craquer : un faucon crécerelle
L'oiseau qui m'a fait craquer : un faucon crécerelle
L'oiseau qui m'a fait craquer : un faucon crécerelle

L'oiseau qui m'a fait craquer : un faucon crécerelle

Les montagnes que je me lasse pas de regarder...

Les montagnes que je me lasse pas de regarder...

Les pistes de ski (même si j'aime pas ça)

Les pistes de ski (même si j'aime pas ça)

Station fantôme
Station fantôme
Station fantôme

Station fantôme

Façades d'immeubles
Façades d'immeubles
Façades d'immeubles

Façades d'immeubles

Vue sur l'hôtel

Vue sur l'hôtel

La vue depuis l'hôtel avec la lumière du soleil couchant

La vue depuis l'hôtel avec la lumière du soleil couchant

Sans commentaire

Sans commentaire

Le manitou (à droite) et le dépôt sous la pluie

Le manitou (à droite) et le dépôt sous la pluie

Ah, les nuages d'ici !!!

Ah, les nuages d'ici !!!

L'invasion des vaches
L'invasion des vaches
L'invasion des vaches
L'invasion des vaches
L'invasion des vaches

L'invasion des vaches

Flore au hasard

Flore au hasard

Les oiseaux que j'ai suivis un moment
Les oiseaux que j'ai suivis un moment

Les oiseaux que j'ai suivis un moment

L'église poussant comme un champignon au milieu des commerces
L'église poussant comme un champignon au milieu des commerces

L'église poussant comme un champignon au milieu des commerces

La brume recouvrant la ville et les montagnes

La brume recouvrant la ville et les montagnes

Commenter cet article

Brigitte 28/07/2015 10:21

Coucou l'artiste !
Bien ton article, et trop tard ...Camille m'a devancée pour le rapace ! Il est magnifique !

Camille-de-Clermont 21/07/2015 08:40

Salut à toi !
C'est toujours un plaisir de lire tes aventures !
Ton nouvel et emplumé ami est un faucon crécerelle =)

Mako Rigan 24/07/2015 17:17

Yes ! Comme j'adore tes commentaires et ceux de tes amies ! Toujours enthousiastes et bien renseignés sur la faune et la flore ! Gros bisous !