Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
EUTOPIE : Voyages géographiques, oniriques et poétiques de M. Rigan

PARTI POUR CROATAN

Marseille / Saint-Malo, en stop et aller-retour : 1. Marseille-Le Mans

Publié le 16 Novembre 2014 par Mako Rigan in Nouvelles de voyages, Voyages en stop, France

 
 
Je me suis donné pour mission chevaleresque d'accompagner une jolie fille aux frontières du royaume des Anglais. Départ de Marseille et destination Saint-Malo, car il y a des ferries là-bas et que j'avais raté l'occasion de visiter cette ville en amoureux dans le passé. J'espérais la trouver aussi magnifique que ce qu'on m'en avait décrit.
J'ai planifié une petite semaine de voyage à travers la Bretagne. Une semaine en stop, ça passe vite. Il faut compter avec la fatigue des trajets, les intempéries et les aléas du moyen de locomotion. J'avais un programme ambitieux. Mon amie avait quelques envies. Le résultat final était colossal : passage au Mans ; haltes à Rennes, La Roche-aux-fées, Brocéliande ; puis Paimpol, le Mont-Saint-Michel et Saint-Malo. Je me réjouissais déjà du stop sous la pluie... Je me souvenais aussi de mes précédents voyages auto-stoppés en Bretagne : ces automobilistes qui s'arrêtaient avant même que je commence, juste parce qu'ils voulaient rendre service !

Départ en début d'après-midi de Marseille, début octobre. Il faisait beau et on allait en baver pour quitter la ville, comme d'habitude. Pour pas changer la sortie de la ville était chaotique : difficile de savoir précisément quelle sortie était la meilleure [de temps en temps des gens s'arrêtaient pour nous dire qu'ici on était mal placés... mais ailleurs on nous disait la même chose...], le trafic était bordélique [je serrais les dents à chaque fois qu'un type se garait juste devant nous en double file pour aller acheter des clopes ou dire bonjour à quelqu'un...], je ne comptais plus les chauffeurs qui nous ignoraient purement et simplement, ceux qui se foutaient de nous ou de temps en temps me faisaient un bras d'honneur.

Depuis 2011 j'ai changé ma manière de faire du stop. Avant j'y allais à la hussarde : sortie de la ville + péages. Quitte à prendre une bonne dose de bruit dans les oreilles aux péages. Le plus souvent ça allait vite. J'avais un panneau avec le nom de la prochaine grande ville que je visais. Je restais derrière les barrières. Les voitures avaient déjà ralenti quand elles arrivaient à mon niveau et, si on souhaitait me prendre, on me faisait signe. Facile. Ce qui m'a fait changé d'avis, c'est les moments de galère après s'être fait déposer par des chauffeurs pleins de bonnes intentions dans des no man's lands, la perspective des rencontres avec la police [plus les années passaient et plus je voyais d'un mauvais œil le fait de devoir me justifier de faire du stop à un endroit où la loi leur donnait le droit de me chercher des crosses], le comportement hostile de certains employés de l'autoroute [menaçant parfois d'appeler les flics...] et ma collaboration auto-stoppeuse avec une Allemande soucieuse de voyager plus confortablement. Depuis ce temps j'ai donc une carte de France 2011 listant les aires d'autoroutes avec stations-services... Le détail qui fait que je ne me sens plus jamais vraiment en posture critique. Dans le cas où il n'y a plus de trafic pendant quelques heures, qu'il fait froid ou moche, c'est possible de se mettre à l'abri et de boire un café. Tant mieux pour les enseignes dégueulasses qui vendent leurs produits à des prix honteux. Mais j'avoue que qu'en faisant des longs trajets en stop, j'aime bien mon rituel du grand cappuccino industriel au goût artificiel acheté à une machine à café...

Donc dès qu'on a passé le cap de trouver une voiture pour nous amener à l'aire de Lançon-Provence, j'ai senti l'excitation des voyages monter en moi.
Deux possibilités pour monter au Mans depuis Marseille : par la vallée du Rhône ou par l'axe Montpellier-Millau-Clermont. J'ai choisi le premier, refroidi par une mauvaise expérience du second. Mais on s'est retrouvés bloqués au sud de la bifurcation entre les autoroutes menant à Lyon d'un côté et à Saint-Etienne de l'autre. Bloqués à nouveau plusieurs heures vers Clermont-Ferrand, mon obstination nous a fait bifurquer vers la route de Limoges. On allait toujours plus à l'ouest, mais pas vraiment au nord... Rencontre avec deux jeunes gars habillés de gilets jaune fluo. Eux aussi faisaient du stop, désespérés par ce qu'ils appelaient l'indifférence générale des automobilistes. Leur naïveté m'a fait sourire. Ils semblaient vouloir me convaincre de quelque chose qu'ils venaient de découvrir. Depuis 18 ans que je faisais du stop, j'étais d'avis que c'était une sorte d'acte politique, militant, écologique, permettant d'aller encore au contact d'inconnus. Quand on voyage en voiture avec quelqu'un, on est forcé à s'ouvrir, échanger, se livrer, partager une intimité que le mode de vie moderne efface sous des couches artificielles de confort technologique [dans les trains et les transports en communs, la plupart des gens s'occupent avec leur mobile, écoutent de la musique, fermés à l'imprévu et à la rencontre]. L'auto-stop ravive des valeurs comme la confiance, l'hospitalité, le tout sans rapport d'argent.
Les gars étaient dans une école et avaient fait un pari avec leurs collègues. Par équipes de deux ils étaient supposés aller le plus loin possible de leur école (située à Paris), en stop, et de revenir à la fin du week-end. Sauf que les « nouvelles technologies » aidant, ils savaient que d'autres étaient déjà au Pays basque ou à Amsterdam, alors qu'eux n''étaient même pas à Limoges. Ils ont trouvé une voiture assez tôt.
 
L'inconvénient de ce genre de stop, c'est qu'il faut continuellement avoir le cœur à aller parler aux gens. Mais quand il n'y a plus personne dans les stations-services, qu'il se fait froid et tard, il n'y a plus rien à faire. Mon amie m'a proposé de monter la tente pour quelques heures. Bonne idée. J'ai dormi d'un œil seulement, pas rassuré à l'idée de dormir dans un endroit où on était en vue et agacé par le son de la musique de la station qui allait augmentant dans les hauts-parleurs extérieur.
Tôt le matin, quand le trafic a repris, on s'est remis à la pêche aux voitures et on a trouvé chaussure à notre pied. Parmi les chouettes rencontres qu'on fait toujours en tant qu'auto-stoppeur, il y a eu celle de D., revenu d'un voyage au Canada, habitant à Rennes et nous proposant de passer plus tard chez lui. 24 heures après notre départ de Marseille on arrivait au Mans. 896 km en 24h.
Notre dernier chauffeur était très sympathique aussi. Un jeune reubeu qui avait quitté Paris sans regret pour Nantes, à la recherche d'une vie plus saine. Mais il parlait de sa souffrance à voir les Français malheureux et insatisfaits. A Nantes non plus il ne se sentait pas bien. Il voulait s'installer prochainement au Maroc. Ce gars a fait un détour colossal pour nous déposer au centre-ville. Comme je remarquais une mangue dans le vide-poche de la portière en descendant, il m' a dit de la prendre. Dans ma tête je l'ai appelée la « mangue de la fraternité ».
 
 
Commenter cet article