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EUTOPIE : Voyages géographiques, oniriques et poétiques de M. Rigan

PARTI POUR CROATAN

Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes

Publié le 19 Juin 2014 par Mako Rigan in Mes 1er jet

[1er jet d'un texte qui devient une histoire en construction...]

Le monde des humains était traversé par un combat sans pitié entre deux groupes aux intérêts inconciliables. C'est ce qu'il avait appris gamin sur la lutte des classes. Ses parents, grands-parents, oncles et tantes étaient impliqués dans cette lutte quotidienne. Ce n'était pas une guerre menée avec des armes. En tout cas pas dans le pays où il était né. Mais une guerre qui se faisait avec des mots, des tracts, des réunions, des manifestations, des débats, des engueulades et quelquefois des bagarres.

 

Les ennemis, c'était les bourgeois ou les capitalistes. Ceux qui possédaient les moyens de production, les industries, les banques, la majeure partie des richesses nationales et mondiales. Ceux qui pouvaient fermer une entreprise d'une signature, mettant sur le carreau des milliers de gens, ou déclarer une guerre et vous faire fusiller si vous refusiez de la faire. Eux, c'était la classe ouvrière, le prolétariat. Autrement dit les pauvres. Ceux qui ne possédaient ni moyen de production ni banque et ne pouvaient survivre qu'en travaillant pour les riches. Ceux qui avaient le choix entre massacrer leurs voisins quand les propriétaires du pays l'auraient décidé ou déserter pour encore risquer la mort. Ça c'était une version simplifiée de ce qu'un certain Karl Marx avait écrit environ cent cinquante ans plus tôt dans son tonitruant Manifeste du parti communiste.

Dans la famille de sa mère tout le monde avait sa carte au Parti Communiste et était en croisade contre les inégalités.
Le but de cette bataille, c'était la Révolution, la prise du pouvoir du Parti au nom du prolétariat. Car on semblait avoir du mal à envisager de mettre la majorité de la population dans un même gouvernement... Après ça il y aurait eu la dictature du prolétariat, menée par le Parti contre les ennemis de la classe ouvrière, suivie du règne du communisme ou société sans classes , où l'inégalité entre riches et pauvres aurait été abolie. Et pour cause tous les riches opposés au fait de perdre leur richesses (hypothétiquement 99,9 % d'entre eux) auraient été anéantis.
 
Dans sa tête d'enfant les questions fondamentales fusaient. Questions qu'aucun adulte ne semblait se poser ni d'être capable d'y répondre sérieusement. Combien de temps durerait la dictature du prolétariat ? Attendu qu'aussi bien les membres du Parti que les bourgeois du « Figaro Magazine » se voyaient comme des groupes déterminés génétiquement, est-ce que l'extermination des bourgeois ne risquait pas d'être vue par Amnesty International et l'ONU comme un génocide ou un crime contre l'humanité ?
Comment considérer la démocratie représentative à la fois comme une supercherie bourgeoise et comme un moyen d'arriver au pouvoir ? Comment oser soutenir le Parti Socialiste au 2e round des élections après les avoir traités au 1er d'être un ramassis de lâches, d'ennemis et de traîtres ? Combien de gens est-ce qu'il faudrait encore convaincre pour faire la révolution ? Quand est-ce qu'elle aurait lieu ? Comment être sûr qu'elle serait populaire si on passait notre temps à insulter tous ceux qui pensaient pas comme nous, convaincus que le Parti avait toujours raison ? Pourquoi est-ce que c'était seulement les vieux qui portaient des écharpes rouges dans les manifs du Parti ? Après la Révolution si un ancien prolétaire décidait d'en faire travailler d'autres pour lui, est-ce que ça deviendrait un bourgeois et est-ce qu'il faudrait l'exterminer lui aussi ? Est-ce que toutes les petites filles rêvant de devenir des princesses devraient être abattues sous prétexte que les princesses sont riches et font travailler les autres ? Comment est-ce que sa mère pouvait s'opposer à ce qu'il joue avec un pistolet en plastique au nom de fumeuses théories pacifistes alors qu'un jour on allait devoir manier des armes pour défendre la révolution ? Est-ce que les bourgeois allaient être anéantis par des montagnes de bulletins de vote sans verser une goutte de sang ?
De ses 5 ans à ses 11 ans son cerveau bouillonna de questions.
 
On l'emmenait aux manifs, aux meetings, faire du porte-à-porte chez les gens pour les faire signer des pétitions. De nos jours les pétitions se signent sur internet sans forcément voir ni entendu personne. Et quand un inconnu sonne chez vous, c'est le plus souvent pour inonder les boîtes-aux-lettres de publicités. Il allait aux réunions de cellule ou de section, aux tractages sur les marchés et aux collages d'affiches. En période de campagne électorale il avait une montée d'adrénaline, car on pouvait croiser des colleurs d'autres partis. C'était foutrement excitant ! La droite, les partis capitalistes. Le Parti socialiste, traître à la classe ouvrière. Ou pire, l'extrême-droite, qui les détestait vraiment et était capable de les attaquer. Il se voyait mettre des coups de pieds à de monstrueux skinheads avant de déguerpir pour laisser faire les grands. Quand il avait de la chance, il avait droit aux réunions syndicales. Il aimait l'ambiance enfumée qui suivait les rencontres de la Maison des Syndicats. Un monde peuplé de géants rigolards prenant l'apéro jusqu'au bout de la nuit. Il avait vu Georges Marchais, le Secrétaire général du Parti, en chair et en os ! Un Secrétaire général, c'était un peu comme un Président. Mais on l'appelait autrement car ça devait être le général de ceux qui préparaient la Révolution dans un bureau. Secrétaire général. Georges Marchais, c'était un catcheur des mots qui terrifiait ses adversaires. En quelques phrases il les mettait au tapis. Mais trop jeune, il n'avait gardé aucun souvenir de Georges Marchais. Plus tard il avait vu André Lajoinie, un autre Secrétaire général, en chair et en os aussi. Lajoinie, il s'en rappelait. Il avait ramené un ballon rouge d'un meeting avec le nom « André Lajoinie » écrit dessus. C'était assez représentatif. On soufflait sur Lajoinie et il s'envolait. Il avait lu un livre de Robert Hue, un autre Secrétaire général peut-être partisan de faire la Révolution à cheval, à cause de son nom de famille. Son livre, il l'avait trouvé vraiment rasoir. Le Parti était une grande administration militaire. Il y avait beaucoup de Secrétaires généraux.
Le Parti avait ses propres héros et martyrs. Comme les Papes, le Christ et les Saints chez les catholiques. Il se souvenait des posters de Che Guevara, mort les armes à la main en tentant de libérer l'Amérique du Sud de la dictature des USA. Les USA, c'était le pays où le rêve des bourgeois était la loi gravée dans le marbre. Un mélange du gros teigneux dans la cour de récré, qui vous rackette, vous casse la gueule, vous pique votre goûter, avec qui beaucoup préféraient être en bon terme par lâcheté... d'un Pape qui prêche des valeurs et fait le contraire... et d'une sorte de pieuvre géante boulimique grandissant sans arrêt et posant ses tentacules dans tous les pays. Dès que quelque chose remuait quelque part dans le monde, ça faisait mal à la pieuvre qui prenait trop de place et elle déclarait la guerre pour des raisons de sécurité. Elle réduisait des peuples entiers en serviteurs au nom de la liberté, pompait leurs matières premières au nom de l'économie de marché, les massacrait ou les irradiait sur plusieurs générations au nom de la paix, espérant pouvoir se goinfrer tranquille. Ce qui ne durait jamais longtemps, car elle grossissait encore et encore. La pieuvre avait fait toute une flopée de rejetons, qui sévissaient ici aussi et se comportaient comme leur génitrice. Les USA, c'était l'enfer du Parti.
 
La stratégie du Parti, c'était de suivre les plans du Secrétaire général pour se liguer contre le gros teigneux de la cour de récré et lui mettre une raclée. Pour eux il y avait aussi un paradis, c'était l'Union Soviétique, la patrie des travailleurs. Un énorme pays où un autre Parti communiste avait pris le pouvoir et était déjà passé à la dictature du prolétariat. Il y avait des Partis dans presque tous les pays. Pour les USA, c'était les communistes le diable. Ils les appelaient « les rouges ».
L'enfer des USA, c'était l'Union soviétique et tous les pays où il pouvait y avoir des Partis communistes. C'est-à-dire le monde entier. Son grand-père avait une encyclopédie collectant toutes les informations passées, présentes et futures sur les USA et l'Union Soviétique. Tomes bleus pour les USA, rouges pour la patrie des travailleurs, évidemment. Il n'avait jamais réussi à les lire en entier, car les informations futures prenaient de plus en plus de place, si bien que les livres grossissaient à vue d’œil.
Maintenant n'importe quel ado pré-pubère avait le portrait de Che Guevara sur un tee-shirt, un sac ou un téléphone portable sans même savoir qui c'était. Chez ses grands-parents il avait vu les noms de Victor Jara et Salvador Allende sur une affiche. Eux aussi avaient voulu libérer leur pays de la domination des USA. Allende, président élu du Chili, que l'armée et l'aide américaine avaient renversé par la force un certain 11 septembre qu'on préférait oublier. Jara, c'était un chanteur et un guitariste communiste. On racontait qu'on lui avait brisé les mains pour l'humilier avant de l'abattre.
Il se rappelait du nom de Missak Manouchian, un Arménien qui avait mené un réseau de résistance contre l'occupation nazie de la France pendant la 2e guerre mondiale. « L'Affiche rouge », ce poème inspiré de la dernière lettre qu'il avait écrite à sa femme ; et l'avis de recherche, rouge aussi, sur lequel les nazis allemands avaient mis sa photo et celle de ses camarades pour les capturer. Ses mots étaient restés dans sa tête : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand . » Christique lui aussi Manouchian.
Il se souvenait des mots de sa grand-mère, de ses récits des atrocités commises par l'armée occupant le pays : « Mon père appelait à faire dérailler les trains utilisés par l'armée allemande... Si on l'avait attrapé, il était fusillé... J'avais peur des uniformes allemands... C'est pas la faute aux Allemands. C'était le fascisme. Le fascisme, ça peut arriver partout. » Le fascisme, c'était une des formes sanglantes que le capitalisme prenait quand les bourgeois se sentaient en danger chez eux, pour être sûrs de se faire obéir.
 
Parmi les noms de ces « rouges » héros et martyrs, il y avait Jaurès. Pas communiste, car le Parti n'existait pas encore à l'époque. Probable qu'il en aurait été s'il avait vécu plus longtemps. Assassiné pour ses idées, Jaurès. Car il se battait aussi pour l'idéal d'égalité et voulait empêcher la guerre que des bourgeois de plusieurs pays voulaient faire pour être encore plus riches. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, assassinés en Allemagne pour avoir lancé une révolution. Mandela, communiste noir, emprisonné depuis des lustres pour son opposition à la domination des blancs sur les noirs en Afrique du Sud. Angela Davis, noire elle aussi, qui s'opposait au racisme des USA. Robespierre, un révolutionnaire que des collègues corrompus avaient accusé de leurs erreurs et fait décapiter en espérant sauver leurs têtes. L'Allemand Georg Elser était un de ses préférés. Il avait passé une année à préparer chaque jour un attentat pour abattre seul la dictature d'Adolf Hitler, animé par le désir d'éviter une guerre qui allait faire 20 millions de morts. L'héroïsme d'Elser avait été éclipsé, ne faisant pas le poids face au prestige de militaires et d'aristocrates.
Il trouvait les Russes profondément antipathiques. Lénine, un barbu très sérieux dont il avait vu un buste chez un de ses oncles. Staline, longtemps à la mode, puis jugé ringard, ayant avec Brejnev des talents de sorcier : quand ils se mettaient en colère, des gens disparaissaient pour toujours. Khrouchtchev tapait avec sa chaussure pour prendre la parole. Gorbatchev se montrait toujours avec une vilaine tache de vin sur le front.
D'autres n'étaient pas des « rouges » à proprement parler, mais le devenaient à travers les lunettes monochromes du Parti. Louise Michel, proclamée « Vierge rouge », qui avait combattu sur les barricades, connu le bagne, fraternisé avec des rebelles colonisés contre son propre pays et ses camarades et était venue mourir près d'un sex-shop marseillais. Sacco et Vanzetti, deux ouvriers italiens assassinés par le gouvernement des USA parce qu'italiens et opposés à lui. Louise Michel, Sacco, Vanzetti, anarchistes refusant les hiérarchies, repeints en rouge par le Parti. En d'autres temps ils auraient été vus comme des ennemis. Mais les morts ne protestaient pas.
Parmi tous les mots de vocabulaire de la langue du Parti, il y en a un qui le faisait trembler. C'était le mot « RENEGAT ». Comme il passait un jour avec sa grand-mère devant une affiche d'un homme sans étiquette, il avait demandé qui c'était. L'homme s'appelait Pierre Juquin. A la question, sa grand-mère s'était empourprée et avait répondu sèchement : « Lui c'est un RENEGAT ! » Elle avait refusé d'en dire plus. Il avait alors compris deux vérités : dans le catéchisme du Parti il y avait aussi des tabous ; le « RENEGAT » des communistes était l'ange déchu des chrétiens.
 
Vingt ans plus tard l'Union soviétique n'existait plus et la pieuvre capitaliste avait pris des proportions épouvantables. Non seulement elle donnait des ordres à la quasi-totalité des États du monde, mais elle mettait en danger l'existence de la planète et de l'espèce humaine. Ici elle avait fait des dégâts considérables dans l'éducation, la santé, l'agriculture, la culture, l'architecture... En bref, dans tous les domaines de la vie. La classe ouvrière n'avait plus conscience d'elle-même, mais la bourgeoisie plus que jamais. Le Parti était devenu une sorte de cul-de-jatte sourd-muet et aveugle ne faisant plus peur aux capitalistes. La majorité voulait imiter la bourgeoisie et son mode de vie prédateur, goulu et jouissif. La communication entre humains, l'amour avaient été contaminés. On rêvait de communiquer et d'aimer toujours plus. On le faisait mal. Rares étaient ceux qui étaient satisfaits de leur existence.
Une nuit il dormit dans un lieu religieux à Santiago de Compostella. La sœur chargé de l'accueil des visiteurs lui demanda quelle était sa religion. Elle fût choquée d'entendre qu'il n'en avait pas. Cherchant à faire une concession à la vision du monde exclusivement religieuse de la nonne, il reconnut : « Je n'ai pas de religion, car je ne crois pas en un Dieu au sens où vous l'entendez. Mais mes parents étaient communistes, ce qui est pour moi une religion. » Le visage de la none se décomposait. Il la trouva attendrissante. Elle avait le même air pincé que sa grand-mère quand elle lui avait appris le mot « RENEGAT ».
« On m'a donné certaines valeurs. La solidarité et le partage, par exemple. La foi en l'humanité, qui est capable d'apprendre de ses erreurs, de réaliser des choses merveilleuses en allant vers le mieux, et pas forcément vers le pire, contrairement à ce qu'une propagande officielle répète à travers toutes les bouches. »
Quand elle lui demanda s'il viendrait communier pour la paix dans l'église avec d'autres pèlerins avec qui il avait marché des centaines de kilomètres, il avait accepté. Car la paix dépassait les barrières des religions et des idéologies.
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benje 19/06/2014 22:02

Je suis très loin de ton niveau de connaissance de l'histoire du Parti. Et même trop jeune pour avoir les mêmes souvenirs que toi. Mais je me souviens des manifs à Marseille. Des jours de grèves de mes parents, des autocollants rouge et blanc que les grands prenaient un malin plaisir à coller sur leurs outils de travail et sur leur passage.
Continue comme ça, mais n'ai pas peur d'être trop long. Ton écriture est claire et rythmée. Bise